Episode 3
IDENTITÉS
Imaginez : vous venez d’arriver à Lyon. Seul. Jeune. Sans logement, sans famille, sans ressources. Vous avez fui l’insécurité, la guerre, la pauvreté ou la persécution, et vous espériez ici un nouvel avenir. Mais dès vos premiers pas, une autre réalité vous rattrape : celle de la précarité, des refus, de l’attente, et surtout… de l’invisibilité.
Chaque année, des milliers de personnes arrivent à Lyon après avoir quitté leur pays pour trouver une vie meilleure ou simplement survivre. Mais elles se heurtent immédiatement à des obstacles massifs : logement inaccessible, démarches complexes, barrières linguistiques, isolement social, absence de revenus.
Dans la Métropole, des dispositifs existent. Mais ils reposent sur une logique de catégorisation administrative : femmes seules avec enfants, mineurs isolés, personnes réfugiées, demandeurs d’asile… Cette organisation est nécessaire pour obtenir des financements publics. Mais elle produit aussi ses propres exclus : toutes les personnes qui ne rentrent pas dans les cases.
Contributeurs
Juliette CHOUKROUN — Réalisation, Entretiens
Souwebath ASHANTI — Entretiens
Laurine TEXIER — Conception éditoriale, Voix off
Soriba CAMARA — Voix off
Diane LEGODOU — Réalisation, Conception éditoriale, Voix off
Yolaine RAYMOND — Réalisation, Entretiens, Direction artistique, Voix off
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Témoignages
Yann MOSSE — Médecins du Monde
Nicolas FERRO — Architectes sans frontières
Arnaud de RIVIERE — Juriste et Chargé de développement à CNT-SO
Nicolas ALLIOT — Reponsable de communauté à Emmaüs
Nicolas CHAMBON — Sociologue pour l’Orspere Samdara
Benjamin DAMASCO — Mission Hospitalité, Métropole de Lyon
Nicolas BERUT — Un Toit d’Abord, Métropole de Lyon
Intervenants sociaux à ADOMA
Personnes exilées anonymes
Focus
Imaginez : vous venez d’arriver à Lyon, seul, jeune, sans logement, sans famille, sans ressources. Vous avez fui l’insécurité, la guerre, la pauvreté ou la persécution, et vous espériez ici un nouvel avenir. Mais dès vos premiers pas, une autre réalité vous rattrape : celle de la précarité, des refus, de l’attente, et surtout… de l’invisibilité.
Chaque année, des milliers de personnes arrivent à Lyon, après avoir quitté leur pays d’origine en quête d’une vie meilleure ou simplement d’une sécurité vitale. Ces personnes exilées font souvent face à une grande précarité, confrontées dès leur arrivée à des obstacles majeurs : accès difficile au logement, démarches administratives complexes, barrières linguistiques, isolement social et économique.
Pour répondre à cette réalité complexe, divers dispositifs d’accueil existent dans la Métropole lyonnaise. Cependant, ces dispositifs reposent sur une logique administrative de catégorisation, rendue nécessaire par le système de financement public, où les subventions sont souvent conditionnées par l’identification précise des bénéficiaires. Bien que pratique et nécessaire pour obtenir des moyens financiers, cette approche génère inévitablement des exclusions, laissant à la marge ceux qui ne correspondent pas exactement aux catégories prédéfinies.
Cette thématique s’intéresse aux mécanismes d’identification et de catégorisation des personnes exilées dans les dispositifs d’accueil en Auvergne-Rhône-Alpes, et à leurs effets concrets sur les parcours de vie. Elle met en lumière une catégorie particulièrement exposée à la précarité : les hommes âgés de 18 à 40 ans, souvent peu visibles dans les politiques publiques malgré leur vulnérabilité.
À l’issue de la minorité, la rupture des dispositifs de protection et l’exclusion fréquente des priorités d’accueil conduisent une partie de ce public vers des situations de grande instabilité, sans perspectives claires d’intégration durable. Cette thématique analyse les causes structurelles de ces exclusions — critères administratifs, hiérarchisation des vulnérabilités, logiques de gestion des places — ainsi que leurs conséquences humaines et sociales.
En s’appuyant sur des témoignages, des données disponibles et l’observation des dispositifs locaux, elle interroge la manière dont, à Lyon comme ailleurs dans la région, certains parcours basculent dans l’invisibilité du fait de catégories qui conditionnent l’accès à l’aide et aux droits.
Camille, intervenante sociale à la CNT (Confédération Nationale du Travail), spécialisée dans l’accompagnement des personnes migrantes précaires, témoigne :
« La Métropole elle prend en charge les femmes seules avec enfants de moins de 3 ans, et en fait ça ça exclut plein de femmes, qui ne rentrent pas dans d’autres cases, surtout quand elles n’ont pas de papiers. Ça va avec le fait aussi qu’il n’y a aucune prise en charge des violences qu’elles subissent et que du coup y’a rien qui est fait pour… Les hommes seuls sont peut-être particulièrement majoritaires et non pris en charge, mais en fait les critères de prise en charge des autres catégories de population sont tellement restrictifs qu’en fait y’a plein de gens qui ne rentrent pas dedans pour autant et qui sont aussi sur le carreau et qui le restent très longtemps parce qu’on considère. »
Le témoignage de Camille éclaire la contradiction interne aux dispositifs actuels : en ciblant certaines catégories comme « femmes seules avec enfants », on exclut d’autres populations vulnérables, notamment les hommes seuls, jeunes et sans ressources, qui se retrouvent marginalisés.
Selon les chiffres récents de 2024, Lyon fait face à une insuffisance marquée des dispositifs d’hébergement adaptés à ces populations : sur environ 5000 personnes recensées en situation de précarité extrême, seules 2200 bénéficient d’une prise en charge effective. Parmi ces 2800 exclus, une grande majorité est composée d’hommes seuls entre 18 et 40 ans, contraints à vivre dans une invisibilité presque totale.
Les institutions publiques peinent à quantifier précisément leurs besoins, faute de catégorie clairement définie pour cette population pourtant extrêmement vulnérable.
Nicolas Chambon, sociologue spécialiste des questions migratoires et collaborateur d’Ospere Samdara, représentant associatif, apporte son analyse :
« La plupart des migrants primo-arrivants hors titre étudiant ou regroupement familial aujourd’hui ils vont demander l’asile. Donc ce qui est assez saillant aujourd’hui c’est que demander l’asile certes régularise les situations mais peut exposer à la précarité. Et en France il y a une grosse problématique de personnes déboutées de l’asile. C’est un peu moins de deux tiers des personnes qui vont être déboutées et qui vont rester sur le territoire. Donc voilà, on avait plutôt conceptualisé la terminologie de ‘migrant précaire’ pour qualifier les populations qui sont soit en demande d’asile soit réfugiées en situation précaire soit déboutées de la demande d’asile. Et donc on peut estimer qu’il y a en France à peu près un million de migrants en situation précaire. »
Cette analyse souligne la réalité complexe à laquelle font face les primo-arrivants : l’asile, loin d’être une solution définitive, peut parfois aggraver leur précarité, notamment quand leur demande est rejetée.
Les données régionales confirment cette réalité : sur plus de 3 500 demandes d’hébergement faites par des hommes seuls en situation précaire en Auvergne-Rhône-Alpes en 2024, seules environ 900 ont abouti favorablement, démontrant un déséquilibre profond dans l’allocation des ressources.
Des structures associatives locales comme la Fondation Abbé Pierre, Médecins du Monde ou Forum Réfugiés-Cosi tentent de pallier ces manques, notamment pour les personnes sans-papiers ou les personnes déboutés du droit d’asile, par des solutions innovantes mais souvent fragiles.
Cependant, ces réponses restent insuffisantes face à l’ampleur des besoins, aggravée par un manque de coordination et de financements pérennes.
Arnaud, militant à la CNT et intervenant terrain spécialisé dans l’accompagnement des jeunes majeurs isolés à Lyon, partage son expérience :
« Faut vraiment partir des 18 parce qu’il y a beaucoup de jeunes majeurs qui sont remis à la rue, qui n’ont plus rien, donc c’est à partir de 18 ans qu’il y a vraiment un vrai gap. Même ceux qui sont accompagnés, ils se retrouvent dans la merde certains, si y’a pas des contrats jeunes majeurs, une connerie et compagnie, ils peuvent se retrouver expulsés de toutes procédures au final. S’ils n’ont pas été bien conseillés, pas bien pris en charge au début. C’est 18 – 35 ! »
Ce témoignage met en lumière la rupture brutale à la majorité : un véritable gouffre qui plonge de nombreux jeunes dans une précarité extrême, faute de dispositifs adaptés pour assurer la continuité des droits.
Les statistiques sont alarmantes : en France, plus de 30 000 jeunes majeurs sont en rupture d’hébergement au moment de leur majorité. En Auvergne-Rhône-Alpes, environ 5 000 jeunes de moins de 25 ans sont sans solution pérenne.
Les jeunes hommes isolés, souvent étrangers, sont les plus exclus car ils n’entrent dans aucune catégorie prioritaire des dispositifs sociaux.
À Lyon, les structures classiques sont saturées, avec moins de 200 places spécifiques pour plus de 2 000 demandes annuelles de jeunes majeurs isolés.
Cette situation conduit à des conséquences graves : difficultés d’accès au logement social, obstacles à l’emploi, détresse psychologique, risque de marginalisation.
Des initiatives comme le programme « Autonomise-Toit » ou les projets de la Fondation Abbé Pierre tentent d’ouvrir des passerelles, mais les places restent limitées.
Il est urgent de penser une politique d’accueil qui garantit la continuité des droits au-delà de 18 ans, avec un accompagnement global et inconditionnel.
Au niveau européen et national, plusieurs institutions insistent sur la nécessité d’un dispositif universel et contraignant pour les jeunes majeurs vulnérables, afin d’éviter cette chute dans la précarité.
Arnaud (CNT) et Camille (CNT) échangent sur la question cruciale de l’inconditionnalité de l’hébergement :
« Moi je pense que c’est très compliqué et que c’est même un peu dangereux de cibler les publics, déjà parce que légalement ça répond pas à la réalité du droit, l’hébergement c’est inconditionnel et c’est tout et que mettre des critères de priorité, dire qu’il y a des publics qui sont plus ou moins logés… » Camille
«Donc moi je pense que c’est compliqué de prioriser des publics et de considérer qu’il y en a qui sont plus mis à l’écart que d’autres parce que c’est en créant des critères qu’on fait des mises à l’écart. » Camille
« Après il y a la difficulté sur mineurs / majeurs, pour des interventions sur des mineurs y a des réglementations strictes de la protection de la jeunesse heureusement. Là ça sera beaucoup plus galère d’intervenir là-dessus… » Arnaud
Ces échanges posent la question fondamentale : comment conjuguer l’organisation des dispositifs d’aide avec le respect du principe d’inconditionnalité, garantissant à tous un accès digne à l’hébergement, sans discrimination ?
Or, à Lyon, malgré les engagements inscrits dans le Plan local d’action pour l’inclusion et le développement (PLAID) 2023–2027, plus de 12 000 personnes restent chaque année sans solution d’hébergement.
Une part importante de ces personnes sont des jeunes hommes seuls, souvent sans statut stable.
Le rapport 2024 de la Fondation Abbé Pierre alerte sur le fait que seulement 7 % des logements sociaux vacants sont attribués à des personnes sans statut administratif stable.
Pour avancer, il faut dépasser les logiques de segmentation étroites et promouvoir des dispositifs hybrides et adaptatifs, comme les centres d’hébergement polyvalents ou les parcours de logement évolutifs.
En conclusion, la situation des jeunes hommes isolés à Lyon et en Auvergne-Rhône-Alpes révèle une défaillance majeure de notre système d’accueil.
Si rien ne change, une génération entière continuera d’être laissée pour compte.
Pour que Lyon devienne une métropole réellement inclusive, il faudra faire preuve d’innovation, de solidarité et d’audace politique.
C’est un enjeu collectif, qui engage pouvoirs publics, associations et société civile.
Parce qu’aucun être humain ne devrait rester invisible.
Références et sources
- Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires. (n.d.). Définitions de l’hébergement et du logement. Gouvernement français.
- Chambon, N. (s.d.). Sociologue à Ospere Samdara – Observatoire national sur la santé mentale et les vulnérabilités sociales. Analyse des populations migrantes précaires et des défis liés à l’asile.
- Camille. (s.d.). Intervenante sociale à la Confédération Nationale du Travail (CNT). Témoignage sur les limites des dispositifs d’accueil pour les femmes seules sans papiers et les hommes seuls.
- Arnaud. (s.d.). Militant et intervenant terrain à la CNT, spécialiste de l’accompagnement des jeunes majeurs isolés. Témoignage sur la rupture d’accompagnement à la majorité.
- Direction Régionale de l’Économie, de l’Emploi, du Travail et des Solidarités (DREETS) Auvergne-Rhône-Alpes. (2024). Données sur les demandes et offres d’hébergement en région.
- Fondation Abbé Pierre. (2023-2024). Rapports annuels sur le mal-logement en France et dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. Analyse des populations exclues du logement social.
- Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA). (2024). Statistiques sur les demandes d’asile en France.
- Union Nationale pour l’Habitat des Jeunes (UNHAJ). (2024). Rapport sur la rupture d’hébergement des jeunes majeurs en France.
- Programmes locaux et initiatives associatives :
- Autonomise-Toit (programme d’accompagnement au logement pour jeunes majeurs à Lyon).
- Fondation Abbé Pierre (projets de logements tremplins et résidences semi-autonomes).
- Médecins du Monde, Forum Réfugiés-Cosi, Foyer Notre-Dame des Sans-Abri : actions d’accueil spécifiques.
- Conseil de l’Europe, UNICEF, Fondation Apprentis d’Auteuil. (2023). Recommandations sur la continuité des droits des jeunes majeurs et l’inconditionnalité des dispositifs d’aide.
- Plan local d’action pour l’inclusion et le développement (PLAID) Métropole de Lyon. (2023-2027). Engagements en matière d’hébergement inconditionnel.
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