Episode 1
HABITER
Imaginez un instant vivre sans chez-soi.
Sans clé. Sans adresse à donner. Sans endroit pour cuisiner, dormir, se poser… Ou simplement exister.
Pour beaucoup de personnes exilées en Auvergne–Rhône–Alpes, ce n’est pas une parenthèse : c’est leur quotidien. Une étape longue, incertaine. Parfois invisible.
Dans cet épisode de Voix en mouvement, on explore un enjeu fondamental de l’accueil : le logement. Pas seulement un toit. Pas seulement un lit.
Mais un espace qui change tout : la possibilité de se projeter.
Contributeurs
Juliette CHOUKROUN — Réalisation, Entretiens
Souwebath ASHANTI — Entretiens
Laurine TEXIER — Conception éditoriale, Voix off
Soriba CAMARA — Voix off
Diane LEGODOU — Réalisation, Conception éditoriale, Voix off
Yolaine RAYMOND — Réalisation, Entretiens, Direction artistique, Voix off
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Témoignages
Yann MOSSE — Médecins du Monde
Nicolas FERRO — Architectes sans frontières
Arnaud de RIVIERE — Juriste et Chargé de développement à CNT-SO
Nicolas ALLIOT — Reponsable de communauté à Emmaüs
Nicolas CHAMBON — Sociologue pour l’Orspere Samdara
Benjamin DAMASCO — Mission Hospitalité, Métropole de Lyon
Nicolas BERUT — Un Toit d’Abord, Métropole de Lyon
Intervenants sociaux à ADOMA
Personnes exilées anonymes
Focus
Imaginez un instant vivre sans avoir de chez soi. Sans clé. Sans adresse stable à donner. Sans espace à soi pour dormir, cuisiner, se reposer, ou simplement exister. Pour de nombreuses personnes exilées en Auvergne-Rhône-Alpes, cette réalité n’est pas un moment passager : c’est une étape longue, incertaine, parfois invisible.
Dans ce nouvel épisode de Voix en mouvement, nous explorons un enjeu fondamental de l’accueil : le logement.
Car derrière ce mot simple, se cache une question complexe : qu’appelle-t-on vraiment « logement » ? Et en quoi est-il différent de « l’hébergement » ? L’hébergement, c’est une solution d’urgence. Une réponse immédiate, souvent collective, sans durée garantie. Le logement, lui, suppose un droit, une stabilité, un contrat, un espace qu’on peut vraiment appeler « chez soi ».
Pourtant, dans les faits, de nombreuses personnes exilées restent enfermées dans l’hébergement d’urgence pendant des mois, parfois des années. Faute de solutions adaptées, elles vivent dans l’attente.
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Cette thématique aborde la question du logement dans l’accueil des personnes exilées en région Auvergne-Rhône-Alpes. Elle met en lumière les difficultés persistantes d’accès à un logement autonome, la saturation ou l’inadéquation de nombreux dispositifs d’hébergement, ainsi que les effets de cette instabilité résidentielle sur les parcours d’installation.
Au-delà du constat, cette thématique explore également les pistes et initiatives qui émergent pour améliorer les conditions d’accueil et permettre aux personnes concernées de retrouver un espace personnel, un point d’ancrage durable et une réelle capacité à se projeter dans l’avenir.
Les analyses et témoignages de professionnels engagés sur le terrain, notamment Nicolas Ferro, architecte bénévole au sein d’Architectes Sans Frontières, éclairent ces enjeux. Ils rappellent que les dispositifs d’hébergement d’urgence sont rarement choisis, mais le plus souvent subis, avec des conséquences directes sur la dignité, l’autonomie et la stabilité des personnes accueillies.
« Si on est plus sur un choix subi les personnes à la rue, les personnes qui cherchent du logement, ne qu’en trouvent pas parce qu’il y a une pénurie de logement en France (pour tout le monde pas que les personnes à la rue) et donc forcément les pouvoirs publics ont des pistes d’hébergement un peu rapides à mettre en œuvre qui permettent de répondre temporairement à des urgences pour ces personnes-là mais c’est pas un choix des personnes d’habiter dans du logement comme ça. »
Cette absence de choix creuse un fossé entre urgence et dignité. Et questionne : quelles solutions pérennes peuvent être mises en place ? Comment permettre à chacun de sortir de l’urgence pour entrer dans un “chez soi” durable, choisi, stable ?
Ce témoignage met en lumière une réalité préoccupante : les dispositifs d’hébergement, initialement conçus comme des solutions temporaires, deviennent fréquemment une situation prolongée voire permanente, imposée aux individus vulnérables. En effet, la pénurie chronique de logements accessibles transforme ces hébergements en solutions par défaut, empêchant leurs occupants de jouir d’une véritable stabilité et d’exercer pleinement leur droit fondamental au logement. Cela entraîne une multitude de conséquences négatives sur la santé physique et mentale, l’éducation des enfants, ainsi que les perspectives d’emploi et d’intégration sociale des adultes.
La région Auvergne-Rhône-Alpes est particulièrement représentative de cette crise du logement et des efforts pour la combattre. Chaque nuit, environ 20 000 personnes y sont hébergées via des dispositifs d’urgence ou d’insertion – que ce soit en centres collectifs, en chambres d’hôtel sociales ou en foyers temporaires. Parmi ces structures, l’opérateur historique Adoma joue un rôle majeur avec près de 4 695 places gérées dans la région (dont 3 704 dédiées aux demandeurs d’asile et 991 à l’hébergement généraliste d’urgence). Malgré cette capacité, les dispositifs sont saturés : à l’été 2024, on estimait que 553 personnes demeuraient sans solution d’hébergement en Auvergne-Rhône-Alpes faute de place disponible. Rien que dans le Rhône, 9 400 personnes attendaient une place d’hébergement d’urgence, signe d’une demande bien supérieure à l’offre. Autrement dit, bon nombre de familles et de personnes isolées se retrouvent encore à la rue ou ballotées de solution précaire en solution précaire, malgré l’existence de centres et foyers censés les mettre à l’abri. Cette saturation permanente contribue à maintenir un état de stress continu chez les personnes concernées, qui se trouvent constamment dans l’incertitude quant à leur avenir immédiat.
Nicolas Chambon, sociologue chez Orspere-Samdarra, l’Observatoire national sur la santé mentale et les vulnérabilités sociales, insiste sur l’importance cruciale d’accéder à un logement autonome comme condition première à la stabilité personnelle, sociale et à l’intégration durable :
« Et là, je prends une autre casquette par rapport à la question de la précarité. Aujourd’hui, on sait qu’il est essentiel de pouvoir habiter quelque part et que, a priori, cela passe par avoir un logement à soi, autonome. Et c’est à partir de là qu’on peut envisager, effectivement, d’être accompagné et de s’intégrer. »
En définitive, lorsque l’on évoque la précarité et la vulnérabilité, il convient de rappeler que disposer d’un endroit où vivre de manière stable et autonome constitue un pilier fondamental de la dignité humaine et de l’intégration sociale. Le logement autonome représente un véritable chez-soi et constitue le socle indispensable à partir duquel les individus peuvent envisager un accompagnement efficace, s’intégrer pleinement et reconstruire durablement leur vie. Cette approche globale nécessite donc une politique ambitieuse, un soutien renforcé des pouvoirs publics et une implication plus importante des collectivités locales pour répondre efficacement à cette crise persistante.
Pourtant, l’accès à un logement autonome reste un parcours long, fragmenté et semé d’obstacles. Deux modèles s’opposent aujourd’hui dans les politiques publiques : le modèle traditionnel dit « en escalier », qui impose un cheminement progressif à travers différentes étapes d’hébergement avant de pouvoir prétendre à un logement stable, et la politique plus récente du « logement d’abord », qui mise sur l’accès immédiat et inconditionnel à un logement comme levier central d’insertion sociale et de stabilisation.
Nicolas Bérut, coordinateur de la politique métropolitaine du Logement d’abord à Lyon, nous décrit le fonctionnement du modèle en escalier :
« C’est cette idée qu’on part, qu’on est à la rue, qu’on franchit une première étape, ça va être le centre d’hébergement ou l’hôtel. Que ça va mieux, on va ensuite en CHRS (réinsertion sociale). Puis, 6 à 12 mois plus tard, que ça va mieux, on va être en résidence sociale. Que ça va mieux, on fait un contrat de sous-location. Que ça va mieux, on va faire un contrat de locataire chez un bailleur. Ça, c’est ça le modèle en escalier. »
Ce modèle, en place depuis plus d’un demi-siècle dans les pays occidentaux, repose sur une logique de conditionnalité : chaque étape (hébergement d’urgence, centre de réinsertion, résidence sociale, sous-location, location classique) est subordonnée à l’amélioration jugée suffisante de la situation de la personne. Or, ce parcours peut s’avérer lent, rigide et incertain. De nombreuses personnes restent bloquées à une étape intermédiaire, souvent dans des structures précaires ou instables, sans perspective réelle d’accéder à un logement pérenne.
Face aux limites du système en escalier, des alternatives émergent. Les pensions de famille en sont un exemple concret. Il s’agit de structures de petite taille (souvent une vingtaine de logements), sans limite de durée d’occupation, combinant des logements individuels et des espaces communs pour favoriser le lien social. Contrairement aux centres d’hébergement temporaire, ces lieux garantissent aux résidents les trois éléments fondamentaux d’un domicile : la sécurité physique (un toit stable), la sécurité juridique (un bail ou contrat d’occupation), et l’ancrage social (via l’accompagnement et la vie collective). En ce sens, elles constituent une passerelle concrète vers une vie plus autonome et digne.
Conscients des limites du modèle en escalier, l’État et les collectivités territoriales ont engagé, dès 2018, un changement de cap majeur avec la mise en œuvre de la politique du Logement d’abord (Housing First).Plutôt que de multiplier les nuits en hébergement provisoire sans issue durable, cette stratégie vise à orienter les personnes sans-abri directement vers un logement stable, assorti de l’accompagnement social nécessaire. Ce changement de paradigme a été impulsé nationalement dès 2018, avec la désignation de territoires pilotes pour accélérer sa mise en œuvre. En Auvergne-Rhône-Alpes, des collectivités telles que la Métropole de Lyon, Clermont Auvergne Métropole ou Grand Chambéry ont figuré parmi les premières volontaires.
Les résultats sont aujourd’hui mesurables. Le premier plan quinquennal Logement d’abord (2018-2022) a permis à environ 440 000 personnes sans domicile d’accéder à un logement pérenne au niveau national. Parmi elles, 13 400 personnes sont issues de la région Auvergne-Rhône-Alpes, soit autant de parcours individuels ayant abouti à une forme de stabilité résidentielle. Dans la région, cela s’est notamment traduit par la création de plus de 4 800 places en intermédiation locative (des logements du parc privé loués via des associations) et 757 places nouvelles en pensions de famille. Par ailleurs, le logement social a été fortement mobilisé, avec 122 000 attributions HLM à des ménages sans domicile sur l’ensemble du pays, soit une hausse de 43 % par rapport à la période précédente. Fort de ce bilan, un second plan Logement d’abord (2023-2027) a été lancé avec un budget renforcé, poursuivant l’objectif d’inscrire cette politique dans la durée. En Auvergne-Rhône-Alpes, cela se traduit aujourd’hui par une montée en puissance des dispositifs d’accès rapide au logement, grâce à une coopération étroite entre l’État, les collectivités territoriales et le tissu associatif local.
Cette politique a fait ses preuves dans de nombreuses expérimentations internationales (notamment en Finlande ou au Canada), et son déploiement en France est présenté comme une avancée majeure. Toutefois, elle comporte certaines limites. Yann, coordinateur régional de Médecins du Monde à Lyon, nuance son efficacité :
« Aujourd’hui, ce qu’on peut voir, c’est que la politique du ‘logement d’abord’ est plutôt positive, car elle permet à des personnes d’avoir accès au logement sans passer par toutes les cases avant l’hébergement. Le seul souci, c’est que cette politique vient un peu invisibiliser la situation des personnes qui sont sans droit ni titre, par exemple, et qui ne peuvent pas accéder à ces dispositifs-là. Donc, il y a une baisse de l’hébergement d’urgence. »
Ce témoignage met en lumière une faille importante du dispositif : en recentrant les moyens publics sur l’accès direct au logement, le Logement d’abord tend parfois à marginaliser des publics encore plus précaires, notamment les personnes sans papiers, sans ressources stables, ou hors parcours administratif. Pour elles, les dispositifs restent inaccessibles, alors même qu’ils sont parmi les plus vulnérables. Par ailleurs, cette évolution a souvent été accompagnée d’une réduction des capacités d’accueil dans l’hébergement d’urgence, entraînant une saturation des structures existantes et laissant certains sans solution immédiate.
La politique du Logement d’abord marque une évolution structurelle des politiques sociales, en plaçant le logement au centre du processus d’inclusion. Elle permet de sortir de l’instabilité chronique que représente le passage par des hébergements temporaires. Cependant, sans une augmentation de l’offre globale, une meilleure adaptation aux parcours migratoires et le maintien des dispositifs d’urgence, cette politique reste insuffisante. L’enjeu est donc de complémentariser les approches plutôt que de les opposer, afin de garantir un droit effectif au logement pour tous, sans condition ni oubli.
Si la politique du Logement d’abord répond partiellement aux besoins d’accès au logement, elle ne parvient pas à résorber toutes les inégalités. Les publics les plus précaires, notamment les personnes exilées ou dépourvues de droits administratifs, restent fréquemment sans solution véritablement adaptée à leur situation. Une question cruciale se pose alors : comment accompagner efficacement ces personnes vers un accès digne et durable au logement ?
Comme nous l’avons vu, obtenir un logement stable représente un défi majeur pour les personnes exilées. Faute de ressources suffisantes, de titres de séjour ou de garanties exigées par le parc locatif classique, elles se trouvent souvent orientées vers des dispositifs d’hébergement temporaire. Bien que nécessaires à court terme, ces solutions ne permettent pas toujours d’engager une réelle trajectoire d’insertion à long terme.
L’un des principaux freins à l’accès à un logement pérenne réside dans la pénurie de logements disponibles, en particulier dans les zones tendues. Cette rareté complique fortement leur installation dans un cadre stable et sécurisé. Par ailleurs, le manque d’espace foncier dans les centres-villes contraint de nombreux centres d’hébergement à s’installer en périphérie. Si cette implantation permet d’accroître la capacité d’accueil, elle éloigne néanmoins les bénéficiaires des services essentiels comme les transports, les établissements de santé, les centres de formation et les établissements France Travail.
Ainsi, les limites du modèle actuel deviennent évidentes et rappellent que l’accès au logement ne dépend pas uniquement d’une volonté politique. La Fondation Abbé Pierre souligne que les résultats modestes du Logement d’abord sont prévisibles, tant les possibilités de loger les plus modestes se sont réduites ces dernières années. En Auvergne-Rhône-Alpes, la production de logements très sociaux, c’est-à-dire à loyers très bas, s’est considérablement réduite, divisée par plus de deux depuis 2017. En parallèle, le parc locatif privé devient quasiment inaccessible aux ménages précaires, créant un goulot d’étranglement : même avec des dispositifs performants, l’absence de logements disponibles empêche les sorties d’hébergement vers un logement autonome.
Cette réalité explique les résultats mitigés malgré les financements et dispositifs innovants. En 2020, seulement 63,6 % des ménages reconnus prioritaires au titre du Droit au logement opposable (DALO) ont effectivement pu accéder à un logement, un taux en baisse constante depuis 2016. Autrement dit, même les ménages accompagnés et reconnus dans leurs droits peinent à trouver un logement, faute d’offre suffisante.
Concrètement, pour les personnes sorties d’un hébergement d’urgence ou d’un CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale), le passage à un logement autonome demeure incertain. Chaque année, si les CHRS parviennent à reloger des milliers de personnes, une part significative retombe toutefois dans l’errance. Une enquête de la DREES révèle qu’en une année, les CHRS ont orienté plus de 10 000 adultes vers un logement durable, mais près de 4 000 personnes sont reparties vers des solutions inconnues ou la rue. Ce constat indique clairement les limites d’un accompagnement pourtant conséquent.
Le cas des personnes exilées illustre bien ces difficultés spécifiques. Les réfugiés statutaires, accueillis dans les Centres Provisoires d’Hébergement (CPH), bénéficient d’un accompagnement renforcé avec des résultats positifs : environ 75 % d’entre eux accèdent à un logement autonome, souvent social, après leur prise en charge. À l’inverse, les demandeurs d’asile accueillis en CADA (Centres d’accueil pour demandeurs d’asile) font face à une situation nettement plus précaire. Pendant leur procédure, la majorité ne dispose que de très faibles ressources et ne peut exercer d’activité professionnelle, rendant quasiment impossible toute perspective de relogement. En 2016, 77 % des adultes en CADA étaient dans l’incapacité administrative ou médicale de travailler, ce qui les condamne à replonger dans des solutions précaires à la fin de leur prise en charge : hébergement généraliste, hébergement informel chez des tiers, ou squats.
Ces données révèlent ainsi des échelons manquants entre l’hébergement temporaire et le logement pérenne, surtout pour les publics les plus fragiles. Tant que l’offre de logements abordables ne sera pas significativement renforcée, les dispositifs d’accompagnement, aussi performants soient-ils, resteront insuffisants pour garantir une sortie durable de la précarité résidentielle.
Parmi les structures dédiées aux personnes en grande précarité, les centres gérés par ADOMA offrent un accueil essentiel. Toutefois, leur implantation en périphérie pose des problèmes majeurs d’accessibilité, comme l’exprime un professionnel de l’un de ces centres :
« Après, pour revenir, c’est vrai que nous, on ne travaille pas beaucoup sur l’insertion professionnelle directement, mais plutôt sur l’insertion sociale, un peu. Ce qui peut freiner, c’est quand même l’accès. Là, par exemple, ce n’est pas très simple pour aller sur Lyon ou quoi. Donc, l’accès en transport ou l’accès parfois si c’est payant, c’est un peu compliqué pour en bénéficier. »
Cet éloignement rend les déplacements quotidiens particulièrement difficiles pour les personnes hébergées. Accéder à la ville pour travailler, se former, effectuer des démarches administratives ou bénéficier de soins devient souvent un parcours du combattant. Les réseaux de transports en commun, insuffisants ou mal adaptés, particulièrement en termes d’horaires et de fréquence, ainsi que le coût des trajets constituent des obstacles supplémentaires pour des personnes déjà précarisées.
Ces contraintes limitent considérablement les opportunités d’insertion sociale et professionnelle, contribuant à maintenir les résidents dans une forme d’isolement structurel. Malgré leur rôle crucial, les centres périphériques posent donc une question fondamentale : comment garantir aux personnes hébergées un véritable accès aux services publics, à l’emploi et au lien social ?
Ce dilemme entre accès à un toit et accès aux ressources urbaines pousse parfois à des choix difficiles. Nicolas, membre d’Architectes Sans Frontières, témoigne :
« Et des fois, ça aide au choix en fait. Des personnes préfèrent parfois être à la rue ou dans certains lieux pas forcément très confortables, mais parce qu’elles sont avec d’autres personnes qu’elles connaissent, plutôt qu’être toutes seules dans un appart, un hôtel à 30 km de Lyon. »
Ce témoignage éclaire la complexité des trajectoires d’hébergement, soulignant combien l’isolement géographique et social peut être perçu comme plus lourd à supporter que l’inconfort matériel. Certaines personnes préfèrent ainsi rester dans des lieux familiers, malgré leur insalubrité ou surpopulation, plutôt que d’être isolées loin de leurs repères sociaux.
Le manque d’espace disponible en milieu urbain, combiné à la rareté des logements individuels accessibles, conduit les structures à proposer majoritairement des hébergements collectifs, souvent conçus comme des solutions transitoires. Cette logique de mutualisation des espaces permet de loger un plus grand nombre de personnes sur un même site, mais n’est pas sans conséquence sur la qualité de vie et l’intimité des résidents.
Le foyer ADOMA, installé dans un ancien hôtel en périphérie de Lyon, illustre bien cette organisation. Chaque résident y dispose d’une chambre individuelle, mais doit partager avec les autres des espaces communs essentiels, comme la cuisine, les sanitaires ou les douches. Ce modèle, bien que répondant à l’urgence de l’accueil, pose des défis quotidiens en matière de cohabitation, de gestion des tensions, de respect de l’intimité et de sentiment de sécurité.
Ces difficultés inhérentes à la vie en communauté, souvent accentuées par le vécu d’exclusion ou les différences culturelles entre résidents, sont au cœur de notre épisode intitulé « Collectif », dans lequel nous explorons plus en profondeur les réalités du vivre-ensemble dans ces structures partagées.
Face aux limites des hébergements collectifs et à la nécessité, pour les personnes exilées, d’être proches des services essentiels, la Métropole de Lyon explore des solutions hybrides visant à améliorer leur quotidien. Parmi elles, le recours aux tiny houses se démarque comme une alternative innovante et humanisante.
Nicolas Bérut, coordinateur de la politique métropolitaine du Logement d’abord à Lyon, en souligne les atouts :
« Là où on est différent des modèles précédents, c’est que la tiny house est un vrai domicile. Les gens y vivent comme chez eux, ils font ce qu’ils veulent et ils y restent tant qu’on n’a pas trouvé de solution pour eux. Dans les différents secteurs d’hébergement, on était plutôt dans la logique de partager un espace commun et, si le centre fermait, les personnes se retrouvaient à la rue. Nous, on est plus dans la logique de créer un parc de tiny houses mobiles que nous pouvons déplacer sur différents terrains. »
Ce qui distingue ce nouveau modèle, c’est qu’il offre aux bénéficiaires bien plus qu’un simple toit : il leur assure une intimité réelle, une stabilité temporaire mais sécurisante, et une forme d’autonomie, souvent absente des centres d’hébergement classiques. Là où les dispositifs traditionnels imposent le partage d’espaces communs et exposent les personnes à une grande instabilité en cas de fermeture des centres, le parc de tiny houses constitue une solution modulaire, pérenne et respectueuse de la dignité.
Plusieurs initiatives concrètes illustrent cette dynamique. Par exemple, le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri a investi un terrain dans le 7e arrondissement de Lyon pour y implanter un parc de tiny houses destiné aux personnes en grande précarité. Ce modèle parvient à concilier lien social et intimité, en proposant un cadre semi-collectif où chaque personne dispose de son espace personnel, tout en pouvant participer à la vie communautaire.
Par ailleurs, alors que la majorité des structures d’hébergement sont reléguées en périphérie, certaines pistes émergent pour envisager l’installation de tiny houses dans des espaces vacants du centre-ville. Cela permettrait un meilleur accès aux transports, aux soins, aux démarches administratives et aux réseaux de solidarité, autant d’éléments essentiels à une réelle insertion.
Dans cette perspective, des initiatives locales innovantes en Auvergne-Rhône-Alpes laissent entrevoir des pistes d’espoir en créant des « échelons » intermédiaires ou en sortant des schémas classiques. À Lyon, par exemple, les pouvoirs publics et les associations ont expérimenté dès 2021 la création de petits villages de tiny houses en partenariat avec l’association Le Mas. Une vingtaine de micro-maisons mobiles ont ainsi été installées sur des terrains disponibles pour héberger des personnes sans-abri jusque-là logées à l’hôtel ou à la rue. Moins coûteuses qu’une chambre d’hôtel, ces habitations offrent un cadre de vie individuel et digne, tout en restant connectées aux services urbains. Ce projet pilote a démontré son efficacité, en favorisant une réinsertion plus stable et plus économique que les solutions d’hébergement d’urgence traditionnelles.
D’autres expérimentations ont également vu le jour ailleurs dans la région : utilisation de modules en bois ou de préfabriqués sur des friches urbaines, transformation de bâtiments vacants en centre-ville en résidences sociales temporaires, ou encore développement des pensions de famille. Ces dernières, en plein essor dans la région avec près de 800 nouvelles places créées en cinq ans, offrent un cadre de vie durable, encadré et convivial à des personnes isolées ne pouvant vivre seules en logement classique.
Des associations, notamment Habitat et Humanisme, sont très actives en Auvergne-Rhône-Alpes et défendent ce modèle urbain. L’association gère plus de 8 000 logements d’insertion en France, dont une grande partie en centre-ville ou dans des quartiers bien desservis, pour éviter la relégation et favoriser la mixité sociale et l’autonomie des personnes logées. Ce choix d’implantation stratégique permet aux habitants de recréer des repères, d’interagir avec le voisinage, et ainsi de retrouver une place dans la société.
En tissant ensemble ces solutions – du logement d’abord aux micro-maisons, des foyers d’insertion aux pensions de famille, jusqu’à la réquisition de logements en centre-ville – l’Auvergne-Rhône-Alpes s’efforce de construire un parcours plus fluide et plus humain pour les personnes sans domicile. Moins de sans-abris, plus de relogements durables : c’est en combinant politiques structurelles (comme l’augmentation du parc social accessible) et initiatives locales innovantes que l’on peut espérer transformer le droit au logement en une réalité concrète.
En définitive, il apparaît crucial d’offrir aux personnes exilées un accès direct à un logement stable, sans les contraindre à passer par une succession d’étapes souvent longues et incertaines. L’objectif doit rester l’intégration durable, grâce à un accompagnement adapté et à un habitat digne dès les premières phases de leur parcours.
Comme rappelé en introduction, les solutions d’hébergement doivent rester transitoires, mais elles doivent également garantir des conditions de vie décentes, respectueuses des besoins individuels et du vivre-ensemble. Pour approfondir les enjeux liés à la vie collective dans ces dispositifs, retrouvez notre prochain épisode consacré à ce sujet.
Références
- Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires. (n.d.). Définitions de l’hébergement et du logement. Gouvernement français.
- Ferro, N. (s.d.). Architecte bénévole. Témoignage recueilli dans le cadre du projet [Nom du projet non précisé], au sujet des hébergements d’urgence.
- Chambon, N. (s.d.). Sociologue à l’Orspere-Samdarra – Observatoire national sur la santé mentale et les vulnérabilités sociales. Témoignage sur l’importance du logement autonome.
- Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques (DREES). (2023). Enquête sur les sorties des CHRS.
- Fondation Abbé Pierre. (2023). État du mal-logement en France. Rapport annuel.
- Ministère chargé du Logement. (2022). Bilan du premier plan quinquennal Logement d’abord (2018–2022). Données nationales et régionales.
- Ministère chargé du Logement. (2023). Lancement du second plan quinquennal Logement d’abord (2023–2027). Données disponibles dans les publications gouvernementales.
- Observatoire du Droit au logement opposable (DALO). (2021). Rapport d’activité – Taux d’attribution de logement aux ménages prioritaires.
- Yoss, Y. (s.d.). Coordinateur régional de Médecins du Monde à Lyon. Témoignage sur les limites du Logement d’abord pour les personnes sans droits.
- Adoma. (2024). Capacités régionales d’hébergement en Auvergne-Rhône-Alpes – Rapport interne et base chiffres publics.
- Architectes Sans Frontières. (s.d.). Témoignages de terrain sur les conditions de logement et choix des personnes sans-abri.
- Habitat et Humanisme. (2023). Présentation des actions de logement d’insertion. Données issues du site officiel de l’association.
- Foyer Notre-Dame des Sans-Abri. (2023). Implantation de tiny houses à Lyon – Communiqué de projet.
- Association Le Mas. (2021). Projet tiny houses – Partenariat avec la Métropole de Lyon.
- CADA – Centres d’accueil pour demandeurs d’asile. (2016). Rapport d’activité – Données sur l’incapacité à travailler des demandeurs d’asile.
- Centres Provisoires d’Hébergement (CPH). (2023). Bilan de relogement des réfugiés statutaires – Rapport consolidé.
- Métropole de Lyon, Clermont Auvergne Métropole, Grand Chambéry. (2018). Collectivités pilotes Logement d’abord – Documents de labellisation par l’État.
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